Orfèvre, le malheureux.
Lorsque le champion Orfèvre pénétra dans son box provisoire, débarrassé de tout accessoire, il fut plongé immédiatement dans la pénombre, se retrouvant face à lui-même. Il avait senti les mains tremblantes de son ami sur son encolure, la gorge nouée enraillant ses quelques mots murmurés. Il l'avait regardé partir précipitamment, l'enfermant sans se retourner. Et il avait peur. Il ignorait pourquoi, mais son corps vibrait.
Bientôt son ami revint, les yeux humides, l’œil fuyant. Il le fit sortir dans l'allée, le soumettant aux crépitements des flashs et l'amena dans le pré-rond. Orfèvre se détendit les jambes, se mouvant avec énergie. Il était bien plus impressionnant que les autres. Son corps alezan dévoilait une carcasse démentielle, haut sur jambe, l'encolure encrée sur un poitrail éclaté, la tête d'une longueur exagérée. Il n'avait pas vraiment l'aspect habituel du pur-sang, plutôt du cheval de club. Il n'avait même pas l'allure d'un coursier, galopant sans grâce. Mais malgré tout, Orfèvre était un grand champion, auteur dans son pays d'accélérations percutantes.
Gérer la pression n'étant pas son fort, son ami lui attacha un bonnet noir, atténuant les cris qu'il percevait plus loin. Son entraîneur s'approcha de lui et posa la selle sur son dos. Il tira le tapis de selle sur le garrot, sangla de nouveau. Il avait le geste sur, la main ferme. Il leva les yeux sur son cheval et flatta son encolure de deux claques appuyées. Orfèvre piétinait, s'agitait. Son ami le tira alors, l'emmenant jusqu'au bout de l'allée puis il s'engouffrèrent dans le stadium. Là, la foule était compacte, bruyante, impatiente. Lui, il était observé, photographié, appelé.
Il avait toujours aussi peur, il tremblait toujours autant.
Un homme grand et mince se dirigea vers lui. Il portait un assortiment de couleurs qui lui était familières. Il se hissa sur son dos, caressa doucement le haut de son épaule et saisit les rênes, établissant alors leur premier contact. Ensemble, ils fuirent l’oppression. Alors qu'il pensait pouvoir enfin étendre ses jambes sur la piste de Longchamp, agacé par tout ce cérémonial, son ami le força à rester prêt de lui. Il marcha en compagnie de ses adversaires. Le défilé lui paraissait interminable. La pression insoutenable. Il ne laissait rien paraître, mais il se sentait mal. Aussi troublé que son ami dont le cœur s'emballait. Les tribunes étaient noires de monde, comme dans son pays. Mais il voyait dans chaque regard, il sentait dans chaque esprit, une attente bien différente. Il percevait l'espoir. Surtout, il savait que tout reposait sur lui. Il allait exploser.
Heureusement, son ami se retira. Orfèvre s'élança dans un canter puissant, respirant loin de la masse. Derrière les stalles, il observa ses concurrents. Certains s'agitaient, d'autres tournaient machinalement, comme rodés à l'exercice. Un à un, ils pénétrèrent dans leur stalle. Orfèvre était le plus à l'extérieur.
Le silence se fit. Juste une seconde.
La seconde suivante, les portes avaient disparu et un cri effroyable monta du fond de la piste. Un cri de joie, rassemblant des milliers d'impatients. Mais pour le cheval qui ne portait plus son bonnet assourdissant, le bruit fut terrifiant.
Orfèvre se propulsa en dehors de sa stalle, frottant ses flancs contre un concurrent, le nez dans la croupe d'un autre. Son jockey le laissa prendre sa place derrière les autres, ne lui demandant aucun effort. Les chevaux étaient partis très vite, et Orfèvre était à l'aise, galopant les membres déployés. Il ne changea jamais de position, constamment dans le dos d'un autre. Un instant, il tourna la tête vers l'extérieur et observa l'avant du peloton et surtout la piste verdoyante qui se présentait à lui. Il voulut s'y engager mais aussitôt son jockey le recadrait, l'enfermant de nouveau derrière.
Enfin, il sortit. Heureux de pouvoir s'employer, il quittait immédiatement le sillage de Méandre, un cheval à la robe noire, et se cadençait, droit et appliqué. Son jockey était immobile. Prêt de lui, les chevaux étaient déjà lancés dans l'effort. Il passa Shareta, ne lui adressant nul regard. Il aperçut celui que l'on considérait comme un crack outre-manche, l'encolure épousant le rythme d'un effort impossible. Une longueur plus loin, le jeune Masterstrock et la jolie Solémia se disputaient. La pouliche, plus mure, le faisait céder. Orfèvre ferma les yeux, adressant un clin d’œil provocateur à cette demoiselle qu'il devançait en deux foulées.
A peine avait-il prit les devants que le cri de la foule redevint cauchemardesque. Son corps, ses jambes se crispèrent à nouveau. Il pencha, traversant la piste jusqu'à la corde. Il ne maîtrisait plus rien. La peur saisissait ses membres lancés à pleine vitesse. Le sol était mâché sous ses sabots, son esprit embrumé. Il perdait de sa vitesse, voyait son avance diminuée. Cette femelle qu'il venait de narguer revenait vers lui, enragée par si peu de diplomatie. Il tressaillit, se sentit nauséeux. Un instant, il flancha. Tel l'homme ivre qui s’agrippait au bar, il se retint contre la lice. Le choc lui remit les idées en place. Il eut juste le temps de percevoir le clin d’œil de Solémia et ce fut fini.
Il n'y eut plus un bruit. Il n'y eut plus de joie.
Orfèvre venait de succomber au trac.
