L'on entendait au loin le râle de douleur et d'effort entremêlé de brefs éclats de rires, les invectives bon enfant, le glissement doux des pneus sur les milliers de petits cailloux autrefois si imposants. Oreilles et nuques se dressaient aussitôt, alertes par instinct, mais la nature, elle, restait de marbre. De terre, de perles de rosée, de grincements de vie. Immobile, bercée par la rotation immuable du globe immense.
Un bruit sourd, des paroles presque inaudibles, portées par un vent des plus frais comme des plus discrets. Un bruit sourd craquelant, crépitant, le cri de souffrance de la pierre sous la gomme brûlante. Le cri du vent, des feuilles sèches emportées soudainement en tourbillon, celui de la fulgurance, de l'image figée d'un petit sentier forestier, avec ses merles sifflotants, ses musaraignes affamées et encore toutes engourdies, et cette infinie de je-ne-sais-quoi qui compose la mélodie de chaque instant.
Penchés sur leurs montures d’aluminium, les mains suintantes empoignant le guidon de toutes leurs forces, les visages crispés et rougis par l’apnée nécessaire que leur demandait la violence de l'ultime effort, ils pédalaient semelles accolées, poussées harmonieuses et gémissements unis.
Les mèches blondes balayant le visage, la demoiselle réveilla d'un cri la nature endormie. Plus acharnée que lui, plus entraînée que son orgueil, elle avait su dompter la testostérone du grand frère insolent. Le poing levé, le sourire triomphant, elle exultait de bonheur à la lueur matinale.
Essoufflée, haletante mais heureuse, l'adolescente quittait l'appui de son destrier sur le champ, le laissant choir à l'endroit même où le rouge-gorge s'était désaltéré quelques instants auparavant.
Dissimulée derrière la haie de framboises, une ombre fumante avait su attirer son regard depuis l'entrée de la sente, motivant sa vitesse et sa curiosité d'humaine bourgeonnante.
Elle s'avançait auprès de la barrière de bois verni tandis que le jeune homme, écœuré et exténué, conservait son assise, les coudes sur le guidon, la chevelure perlant le long de ses doigts serrés et de ses tempes vrombissantes.
Les paumes plongées dans la fine couche de mousse et de lichen qui tapissait la clôture, la poitrine naissante disparaissant sous la pression du bois, elle tendait son visage en avant et balayait du regard la pénombre, provoquant craquements et expirations chaudes et humides.
Se tenait face à elle ce qu'elle avait subodoré à l'amorce du layon. Une masse brune, ponctuée de deux picots légèrement agités et de deux cavités frémissantes, se mêlait à l'ambiance aurorale et n'aurait jamais pu en être détachée si la demoiselle n'avait eu si bon instinct.
Bientôt, tandis que l'enfant blond avançait une main tendue, un bruissement lourd et répété venait s'ajouter aux zinzinulements déjà négligés des mésanges fantômes. Franchement, le pur-sang annonçait ses naseaux, l’œil vif réfléchissant les quelques lueurs qui avaient vaincu l'épais brouillard encore pesant.
Le sourire plus tendu encore, elle riait tandis que l'animal happait délicatement ses doigts à la sueur salée. La main droite dissimulée sous son large toupet, les ongles déjà noircis grattouillant un chanfrein dénué de toute pelote, de nombreux poils bruns s'échappant au contact, elle maintenait sa paume opposée au niveau de son menton et apposait sur son bout du nez un baiser des plus doux.
Peu lui importait son nom. Elle ignorera tout de son histoire, de ses exploits, de ses voyages. Elle ne saura rien de sa réputation de « cheval nuage ». Elle lisait dans ses yeux une infinie bravoure et une finauderie certaine, et décelait dans l'éclat de sa pupille un amusement malicieux. Cette étincelle soudaine, si elle avait su son nom, lui aurait permis de prévoir l'instant suivant. Les incisives claquant à quelques millimètres de sa peau, la demoiselle sursautait de surprise et reprenait aussitôt ses éclats de rire. Il avait trouvé aussi fou que lui.
Les soupirs du grand frère et le son des clochettes tintinnabulant à quelques kilomètres de là tirèrent définitivement la jeune fille de son ivresse. Il était temps de rentrer. D'une brève caresse sur le nez, elle abandonnait son ami et se remettait en selle. Demain, pour sûr, ses poches seront pleines de friandises. Carottes, pommes, morceaux de sucre ? Elle n'était pas encore décidée tandis qu'elle disparaissait du champ de vision de l'éternel champion. Cirrus des Aigles humait l'air chargé d'humidité, et replongeait ses lèvres dans l'herbe perlée. L'esprit ailleurs.
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