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And They're Off !!

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chroniques sur les courses hippiques de tous temps.


Le secret des étalons.

Publié par And They're Off sur 25 Avril 2013, 23:14pm

Le secret des étalons.

Le secret des étalons.

De bon matin, les hommes de la Yushun Stallion Station pénétraient dans mon boxe et s'agitaient autour de moi.
La brosse me réveillait énergiquement les muscles. Mes crins étaient ajustés, séparés, magnifiés. Ma robe étincelait sous le chiffon qui me parcourait le corps.
Cela me semblait être un grand jour. Un jour de combat.
Un jour comme je n'en avais plus eu depuis longtemps.
Cela m'avait manqué. Se sentir beau, invincible.
Je m'impatientais. Il me tardait de sentir la verte pelouse sous mes sabots, d'entendre le souffle de mes congénères, leur peur, leur assurance. Retrouver mon ami.

Un homme me prit enfin par la bride et m'amena dans la cour. Il n'avait pas pris la peine de me seller. Je regardais autour de moi : il n'y avait aucun autre cheval. Aucun jockey en vert et rouge. Pas même un brin d'herbe. Je ne comprenais plus rien. Il faisait frais. La brume s'expulsait de mes naseaux et se fondait dans l'air chargé. Soudain quelques cliquetis retentirent. Des dizaines de personnes munies de leur appareil photo m'entouraient à distance respectable. Ils étaient immobiles, sérieux, pas franchement admiratifs. J'étais dépité.
L'homme qui me guidait me faisait tourner en rond, incessamment, tentant de relever mon encolure qui tombait sous le poids de la déception. Je le suivais machinalement. J'avais compris ce que l'on attendait de moi. Mais je n'avais absolument pas cœur à cela. Je ne l'avais jamais eu d'ailleurs. Je faisais de mon mieux pour dissimuler ma peine. Je voulais retourner au plus vite au fond de mon boxe et me replonger dans mes souvenirs. Ceux qui m'avaient rendu heureux, autrefois.
Cela dura cinq bonnes minutes qui me parurent interminables. Je ne devais pas être très intéressant à voir. Je n'y mettais aucun attrait. Je sentais le désespoir de mon lad qui dut s'y prendre par deux fois pour ne proposer au final aux journalistes qu'une vulgaire et éphémère "pose étalon".
La routine, le défilé quotidien de jeunes pousses en chaleur, le froid, l'éloignement, tout était si difficile pour moi.

Je maudissais ce jour où je m'étais précipité au poteau. Pour une défaite. Pour un groupe 2. Pour une ultime foulée sans retour. J'avais rendu mon genou douloureux. Et j'avais tout perdu.
La reproduction, quel drôle de spectacle. L'aboutissement d'une carrière semblerait-il. Mes amis de paddock en sont pleinement satisfaits. Mais pas moi. Je déteste ça. Je me sens réduit à l'état de machine. Pas de temps pour la passion. Ni regards complices ni mots doux susurrés.
J'aimais la compétition. J'aimais être le meilleur.

De retour à l'ombre de mon boxe, à l’abri de cette brise qui m'avait glacé le cerveau, je plongeais mes naseaux dans l’amas de foin et fermait les yeux.

Il me manquait tellement, mon ami bleu.
Mon cœur se serrait à chaque nouvelle pensée pour lui.
Il avait été mon soutien le plus actif durant la plus importante année de ma vie. Il avait toujours tout donné, sans jamais réfléchir, pour me sublimer courses après courses. Nous nous étions rencontrés pour la toute première fois dans le rond de présentation de Chantilly par une belle après-midi de juin. L'un comme l'autre, nous avions ressenti ce frisson incroyable qui nous avait traversé le corps subitement. Nous avions tous deux eu l'esprit étourdi, les jambes frémissantes.
Nous nous étions affrontés sur la piste. Mais à distance. Il avait pris suffisamment d'avance sur le peloton pour ne plus être rejoint, mais avait laissé filer la victoire prestigieuse du Jockey-Club à plus fort que lui. J'avais dû me tortiller pour m'en sortir et lorsque je vis le jour, il fut trop tard pour le rejoindre sur le podium.
Ce jour-là, j'avais plu à bon nombre de connaisseurs. Et mon goût pour la compétition de haut niveau s'était révélé.

Dès ma course suivante, j'allais montrer toute l'étendue de mon talent, mon ami bleu dans ce rôle de challenger qu'il maîtrisait si bien. Il n'y eu que nous deux sur la piste. Foulées après foulées, il me poussait jusqu'au poteau, avec un talent identique mais entièrement dévoué. Si doué lui-même qu'il aurait pu me ravir la victoire s'il ne s'était pas volontairement dérobé sous la cravache.
Il avait fait de moi un vainqueur de Grand Prix de Paris. Mon nom était inscrit à tout jamais dans les tablettes du plus grand prix français, du moins à l'époque, lorsque les courses étaient encore considérées comme sacrées.

Nous étions tout deux programmés pour concourir dans le Prix de l'Arc de Triomphe. En l’occurrence, la course qui au fil des années et des investissements était devenue en moins d'un siècle la plus huppée de France, voire du monde.

Pour nous y préparer doucement, nous nous étions retrouvé dans le Prix Niel, quelques semaines auparavant. Nous avions été séparés quelques mois. L'étreinte n'en fut que plus intense. Oubliés les autres concurrents, ce fut lui et moi dans une lutte sans merci dont je revenais évidemment vainqueur.
Nous avions passé le poteau quasiment nez contre nez. Les regards, terrifiés par les sentiments, plongés l'un dans l'autre. Mon corps tout entier tressaillit à son contact. Et mon cœur se serrait à nouveau, submergé par une tristesse que je ne maîtrisais pas.

Lorsqu'il apprît notre séparation imminente, l'Arc étant notre dernier jour ensemble, mon ami bleu s’effondra. Meurtri, je finissais ma course en trombe, fidèle à moi-même, mais laissant celui que j'aimais s'effacer dans les ténèbres des battus.

Sur les quelques centaines de mètres qui nous séparaient de la pesée, et du calme des écuries, de nos derniers instants, je me rapprochais de lui et lui fit promettre de ne jamais m'oublier.

Nous ne nous revîmes plus jamais. Mais je le sais toujours aussi incroyable. Il a remporté lui aussi son groupe 1 et est, trois ans après, toujours aussi compétitif, terminant récemment troisième de la Dubai World Cup. Balloté de pays en pays, changeant par deux fois de casaque et d'environnement, il est devenu fort et admirable.

Du fond de mon boxe, les naseaux plantés dans la foin, je repense à lui. Et je suis fier.
Je n'ai pas la vie dont j'avais rêvé. Mais je ne l'aurai de toute manière jamais eue.
Notre amour étant des plus secrets.

photo APRH.

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