Ils avaient tout donné.
La tension était des plus palpables dans le rond de présentation, ce jour-là. Voix du Nord, le champion à la robe noire, monté sur des échasses, regardait d'un air dédaigneux ses quelques concurrents du jour, et soupirait. Il était déçu. Il espérait un challenge des plus relevés et se retrouvait avec quelques chevaux de pâture, comme il aime à le dire. Il avait encore en lui la rage de la défaite. Aujourd'hui, il avait prévu d'écraser ceux qui l'avaient précédemment ridiculisé. Bago dans le Prix des Chênes, Latice dans le Prix de Condé. Ce Prix Lupin aurait dû être sa revanche. Mais il n'en sera rien.
Soudainement, Voix du Nord reconnut Valixir, cet affreux qui avait osé s'intercaler entre lui et le puissant Bago. Son intérêt pour la course se réveilla quelque peu.
Puis un autre poulain, gris cette fois-ci, l'appela alors.
Il était petit, anodin. Il lui était totalement inconnu.
Un leader peut-être. En tout cas, le petit lui semblait bien culotté de le solliciter ainsi. Parce que Millemix, assoiffé de pouvoir, n'avait cessé de l'observer depuis les écuries jusqu'au rond. Et il rigolait. Il rigolait !
Tout en se pavanant, Millemix le défiait du regard. Amusé par ses airs de seigneur. Sûr de lui, il le provoquait. Mais Voix du Nord n'était pas si facile à déstabiliser. Le poulain noir quitta le rond sans même un regard pour son prétentieux challenger.
Quelques mètres à peine après la sortie des stalles, les deux poulains se retrouvèrent côte à côte, postés en queue de peloton.
Millemix suivait le tracé de la corde. Voix du Nord dormait à son extérieur. Les deux chevaux s'ignoraient. Ce n'était plus le temps pour les moqueries, ils devaient l'un et l'autre se défier au poteau.
Très vite, la ligne droite se profila sous leurs pieds.
Le poulain Valixir prit immédiatement une longueur d'avance. Mais il tâtonnait la victoire, se lançant timidement. Il les sentait revenir et était inquiet pour la suite.
Millemix se décida. Il poussa de l'épaule le grand noir qui dormait encore. Il lui adressa un dernier regard hilare et partit à la conquête de Valixir et du poteau d'arrivée.
En quelques foulées, le poulain gris prit la mesure sur ses concurrents. Mais Millemix trouvait la victoire trop facile. Bien logé devant, il flotta quelques instants, attendant le narcissique poulain noir. Enfin, Voix du Nord arrivait. Lancé en pleine piste, il fonçait sur lui à une vitesse folle. La course était lancée. Millemix comptait les foulées les séparant. Lorsque l'avion cendré apparut contre son flanc, il se lança enfin. En un instant, les deux poulains se détachèrent. L'un contre l'autre, les foulées identiques, la rage et la vitesse associées, et ne prêtèrent pas attention à Valixir qui, par dépit, les laissait partir.
Foulées après foulées, les deux chevaux restaient indissociables. Voix du Nord à l'extérieur se donnait à fond, l'encolure tendue sous l'effort. À une dizaine de mètres de l'arrivée, Millemix semblait prendre une tête sur son concurrent. Mais il sentait la fatigue le trahir. Subitement, il perdit en résistance et releva la tête sur le poteau.
Voix du Nord, en avance sur l'ultime foulée, s'était allongé à cet instant, et remportait la course sur un heureux différent de balancier.
Le 16 mai 2005 se courait donc pour la dernière fois de son histoire de groupe 1 le Prix Lupin, préparatoire au Prix du Jockey-Club. Voix du Nord, auréolé alors, était pourtant bien désappointé en rentrant aux écuries. Il savait sa victoire miraculeuse. Il avait senti son concurrent au dessus de lui et avait dû mener bataille bien plus ardemment qu'il ne l'aurait souhaité.
De son côté, Millemix était des plus satisfaits. Il avait prouvé au monde entier ce courage et cette rage qu'il avait si longtemps gardé pour lui. Il le savait, ils se retrouveraient de nouveau en juin. Pour le meilleur ou pour le pire.
***
Malheureusement la vie en décida autrement.
Dix jours plus tard, le poulain gris Millemix se fracturait un membre lors d'un doux entraînement matinal et rejoignait bien trop vite les étoiles.
Voix du Nord se retrouva presque aussitôt diminué lui aussi. Il disparut des champs de course le temps d'une saison et ne retrouva plus jamais son meilleur niveau.
Ce fut l'alezan Blue Canari qui remporta la course qui leur était promise, le Prix du Jockey-Club, lui qui avait été par deux fois devancé par le poulain gris, Millemix, petit par la taille mais oh combien immense par le courage.
photo APRH.