Et si cela n'avait été qu'un rêve ?
Oublié.
Non pas qu'il avait été mauvais.
Parce qu'il avait été trop bon.
Un mirage. Un miracle.
Le messie.
Le diable.
Un enfer...
***
Lorsque la tempête cessait enfin, l'infinité de sable se reposant alors, la douceur et le calme revenant à sa normalité, le soleil tortionnaire reprenait ses droits pour quelques instants encore et arrachait de sa torpeur une légère masse brune ensevelie sous les dunes.
Né dans la tourmente, baladé par les vents, aspiré par l'horreur de l'instant, il était resté impassible. D'un pas vif, les sabots caressant le sol défait, il marchait vers les dernières lueurs et s'évanouissait dans la nuit.
Fils du vent, fils du néant. Il n'avait été que mirage.
Prince du désert. Prince du millénaire.
Seigneur des chevaux. Dieu de la race de sang.
Il était d'un noir ténébreux, d'une beauté cruelle, façonné par la dureté du désert. Une masse, un esprit musculeux, un regard de foudre.
Chacun de ses mouvements imposait le respect inné de toutes espèces. Il apparaissait sous une clarté divine et emportait les cœurs avec lui dans ses foulées hypnotiques.
Monstre des courses, il avait toléré l'homme à barbe et avait couru sous ses couleurs : bleues. Oasis miraculeuse du désert.
Serein, imperturbable et difficile, il avait traversé les frontières, foulant les pistes vertes naturelles de l'Europe pour étendre sa suprématie et s'imposer au monde comme le messie. Le prince Godolphin suivait ses indications à la lettre, envouté par celui qui avait accepté de le servir, honoré par ce qu'il avait la chance de toucher de ses doigts.
Dubai Millennium, s’asseyant sur les deux mille années de règne exclusif de l'homme, devenait courses après courses, victoires après victoires, une évidence.
Transperçant inaltérablement les cœurs désabusés, il s'imposait naturellement comme un être divin dont la mission, la préoccupation et le talent dépassait largement les frontières des champs de course.
L'étalon marqua les esprits. Par son record mythique de Dubaï. Par sa force, son mental, son attrait. Par son invincibilité. Par sa grandeur.
Il était pourtant si vulnérable ! Si vivant, si mortel !
Dépendant malgré tout de l'homme, puisque simple cheval !
Lorsque sa quête du monde cessa subitement, son nom gravé dans les esprits à jamais, le monde des courses, étourdi, tentant tant bien que mal de se rassoir sur son fauteuil caduc, Dubai Millennium disparut. Un retour aux sources inévitable, s'estompant dans les vents du désert, laissant à ses fils le soin de transmettre un message : que sa disparition n'était pas une fin. Mais le début du nouveau millénaire, du règne suprême des pur-sangs du désert.
***
Et si ce n'avait été qu'un rêve ?
Mon cerveau fulmine en ce moment. Des questions fusent, bien que je n'y connaisse rien. Que faut-il croire aujourd'hui ? Et si tout était faux ? Du bluff. Du néant. L'effondrement.
Alors je cherche, je suppose, je débats. Et je me fais peur. Et je me rassure. Il va me falloir des réponses, et vite ! Je surchauffe.
Car c'est une bombe qui est tombé sur notre monde. Un cataclysme. La fin du monde !
La révélation au monde entier de cette immense mascarade ! De ces chevaux princiers, vêtus de bleu, et gorgés d'un soleil anabolisant ! Et s'ils n'avaient été que mirages ? Et s'ils n'avaient été qu'artificiels ? Et s'il n'y avait jamais eu de messie ?
Qui tirait les ficelles et depuis combien de temps ? Qui de Monsieur Al Zarooni ou de Godolphin a été le cerveau ?
Al Zarooni est officiellement considéré par son ex-employeur comme mort, enterré au cimetière de la honte. Anonyme.
Fou, il aurait brandi ses seringues aux autorités, pris la main dans le sac. Unique
responsable. Idiot, irresponsable.
Impardonnable.
Mais l'entraîneur fut si rapidement rayé de la surface du globe hippique que les suspicions se tournèrent aussitôt sur le grand patron. Le cheik Al Maktoum. Nad Al Sheba et ses autorisations médicales. L'homme, l'endurance, et les résultats positifs. Trop de faits. Trop d'aveuglement.
Prions pour notre monde si parfait. Pour que tout cela ne soit que coïncidences et peurs inutiles. Prions pour ce règne du pur-sang.