Jappeloup.
Les quelques derniers rayons du soleil disparaissaient à l'instant. La nuit reprenait son indiscutable place.
Et moi, je sombrais dans un profond sommeil.
***
Et si ma vie avait été autrement ?
Ce matin de 1978, sur la piste verte et fraiche ( quand je fus pris d'euphorie ; quand Henry se surprit à rêver ) j'avais été si bon. Si bon à la propulsion, si prodigieux au planer, si majestueux dans ma réception. J'avais découvert chez moi un talent inné pour le saut et un plaisir fantastique à m'arracher toujours plus vers le haut.
Henry m'avait chaudement flatté ce matin là. Il était heureux, je lui avais plu.
Chaque matin j'attendais avec impatience que l'on me mène sur la piste de saut. Et la plupart du temps, je ne l'approchais pas. Henry me faisait courir sur une pelouse vierge, toujours plus longtemps, toujours plus vite, et moi je m'exécutais, mais sans grande conviction. Je voulais bondir, je voulais me lâcher. Mais les obstacles étaient si bas, si semblables, si ennuyants. Je voulais sauter. Sauter haut, sauter fort !
Mais Henry continua à m'entraîner sur le plat. Et je pris de la force, et je pris du souffle, et je me résignais.
Un matin, Henry m'amena loin de la maison. À la sortie du camion, je m’ébouriffais du nombre de mes congénères. Des dizaines, des centaines peut-être autour de moi. Certains mangeaient calmement dans leur camion, la tête sortie humant le soleil. D'autres, en sueur, marchaient énergiquement avec leur ami, attendant impatiemment leur tour sous un jet d'eau délivrant. D'autres encore, concentrés, toniques, piaffaient sous la main de leur lad, la selle vissée sur le dos, prêts à en découdre.
Un tressaillement me traversa de tout mon long. Peur ? Enthousiasme ? Nouvelle euphorie ? Je ne le savais pas encore.
Mais je me surprenais à devenir sérieux. J'avais compris que je rentrais aujourd'hui dans le monde de la compétition. L'aboutissement de tant de semaines à galoper sous la pluie, dans la pénombre, à avaler les kilomètres, sans but, sans raison. Aujourd'hui, je savais pourquoi.
Heureux, je me dirigeai vers le fond de l'hippodrome. Mon cavalier était si léger, je me sentais nu. Je ne m'étais jamais senti aussi bien, aussi enjoué. Prêt à tout.
C'était le jour.
C'était le jour où j'allais montrer au monde entier mon talent de sauteur. Mon don pour l'envolée. Ma revanche sur la vie.
Puis tout ne fut plus que cauchemars. L'élastique disparut. Je m'élançais dans le paquet, aveuglé par mes congénères qui me serraient toujours plus. Mon cavalier, me sentant paniqué, me retira à l'arrière du peloton, et j'attendis. Mais les autres ne m'attendaient pas, eux, et je dus forcer pour maintenir leur rythme de fou. Me battant contre mes foulées hésitantes, je vis enfin un obstacle se rapprocher de moi, mais je compris à la dernière seconde qu'il n'avait rien à voir avec l'obstacle de mes rêves. Rien à voir avec une envolée vers le ciel, prodigieuse. Une caresse de puissance et de nervosité arrachée du sol en un instant.
Ici, ce n'était qu'une enjambée précipitée, du second plan. La course était prioritaire. Mes congénères l'avaient compris. Ils cavalaient loin devant moi, les yeux emplis de hargne, l'adrénaline à son comble à l'approche des difficultés, les foulées sûres et motivées.
Ce n'était pas mon monde.
Je n'avais plus de monde.
***
Un hululement soudain me sortait de ma torpeur. Dans la fraicheur de la nuit, je retrouvais mes esprits.
Ce matin-là de 78, Henry avait décelé chez moi ce que j'avais tant voulu lui montrer. Et grâce à lui, j'ai eu une vie des plus comblées.
Avec mon ami Pierre, je quittais l'écurie quelques mois plus tard. Ensemble, nous avons enchaîné les compétitions, des années durant. Les coups bas, les envolées. Les chutes, les gestes magnifiés.
Ensemble, nous avons vaincu le destin.
Si petit, et pourtant si fort.
D'une famille de vieux arrachés du fond des hippodromes, je devins si brillant, si spécial, si unique.
J'avais eu une vie bien remplie.
Un tressaillement me traversa de tout mon long.
Peur ? Enthousiasme ? Nouvelle euphorie ?
Non.
Le Bonheur.