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And They're Off !!

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chroniques sur les courses hippiques de tous temps.


Un cheval dans les bras d'un homme.

Publié par And They're Off sur 15 Août 2013, 21:46pm

Un cheval dans les bras d'un homme.

Un cheval dans les bras d'un homme.

Il ressentait encore l'effroi de la nouvelle, et tremblait de tout son long. Ce coup de téléphone, bref et capital qu'il avait reçu la veille, cette sonnerie mélodieuse qui l'avait arraché de sa torpeur, et qui pour lui ne serait désormais plus qu'un cauchemar, cette voix si bouleversée et si faible qui lui avait annoncé ce qu'il n'était toujours pas prêt à encaisser, ces quelques mots sortis de l'enfer...
" Joseph, c'est la fin."
Il le savait. Depuis longtemps, cette pensée le hantait. Inévitable destin. Puisque nous sommes fait pour mourir. Nous tous au cœur battant.
Il le savait. Mais de l'immortalité, il en avait rêvé. Pour lui, pour lui seul. Pour son ami.
Dix ans s'étaient écoulés depuis leur dernière rencontre. Il le voyait encore, à seize ans, cavaler dans son paddock, les membres montés sur leurs ressors, et ressentait ce bonheur de le voir si bien après tant d'années de souffrances. Il avait été fort, son Nicholas. Si vaillant, si doux, si touchant. Les yeux fermés, il replongeait ses doigts dans sa crinière ébène, et ne saisissait que le vent.
Il se sentait transporté. Guidé en son âme et conscience. Il ne réalisait pas pourtant cela faisait déjà huit heures qu'il survolait le ciel dans un voyage contre le temps, quittant l'Europe dès l'aube pour le soleil plombant australien.
L'esprit ailleurs, ses jambes le menèrent à travers l'aéroport de Sydney, puis jusque la gare de Denman où il prit enfin un taxi.
Plus que quelques minutes de souvenirs purs.
Joseph fermait les yeux. Balancé par les flots de la route, il se ressentait à nouveau faire corps avec lui. Merveilleuse harmonie.
Incontrôlable, il serrait les mains, envouté de nouveau par leurs lignes droites, à tous les deux. Il n'était encore qu'un gamin sur le dos d'une étoile. Un môme, que la dure vie adulte n'avait pas encore façonné et qui devait entendre au quotidien les jalousies de chacun. Les dents serrées, il continuait sa route, et imposait aux aveuglés son talent sous-estimé. Pointant du doigt ses quelques montes mal inspirées, comme si l'on raillait un vétéran... de dix-huit ans. Il était passé au dessus, et avait admirablement lancé sa carrière en devenant le plus jeune vainqueur de Breeders' Cup. Mais il n'avait pas été question de record pour Joseph. Car sur la mythique piste de Churchill Downs, sous ses doigts, Saint Nicholas Abbey s'était étendu. D'une envolée, unique par sa beauté, il avait propulsé le frêle Joseph jusqu'au poteau, lui offrant son plus beau cadeau.
De là était né leur amour. De la complicité de deux jeunes, de deux amis, soudés dans les combats.
Ensemble, ils se sont arrachés sur les pistes. Acharnés l'un comme l'autre. Ils avaient été divins, assurant leur statut indiscutable sur la piste d'Epsom pour un incroyable triplé dans la Coronation Cup. Pour Nicholas, cette revanche, à trois reprises, sur le destin. Sur cette première blessure, qui avait fait disparaître ses rêves en un murmure. Ce Derby d'Epsom vécu sur le banc de touche.
Un uppercut au classicisme.
Ensemble, ils avaient affronté une poignée de champions, si différents. Ils avaient essuyé pas mal de défaites aussi. Si on peut appeler cela ainsi. Car leur cinquième place dans l'Arc de Danedream était encore pour eux un doux souvenir. Ces 2400 m de légende. Ces quelques centaines de foulées immortalisées à jamais. Et leur assaut sur Cirrus des Aigles à Dubaï, cette croupe débordante de chocolat qu'ils grignotaient centimètre par centimètre, ne faisant qu'un dans l'urgence du moment. Ces échecs-là, ils les savourent aussi.

Les pneus crissèrent devant l'enseigne bleue de Coolmore.
Joseph retrouva ses esprits. Observant au loin le flot de poulains qui se défiait déjà, l'esprit léger.
On l'accueillit. Joseph suivait son guide les jambes plombées. Ses mains tremblaient. Bien vite, tout son corps fit de même. C'est qu'il venait de l'apercevoir, son ami, sa moitié, assis sur son doux lit de paille. Il lui présentait sa tête affinée où le sillon découlant de sa pelote le long de son chanfrein "taille-de-guêpe" n'était plus qu'un souvenir, estompé par le souffle du temps.
Lui aussi avait réalisé. Saint Nicholas Abbey tenta de se relever. Joseph l'arrêta aussitôt. Il s'accroupit face à son ami, plongeant ses yeux dans les siens. Son doux regard de biche juvénile était resté intacte. Ses traits légers rappelaient encore ceux de son illustre père Montjeu. Le même regard de prince des équidés, les mêmes naseaux affinés.
Joseph se fondait dans les souvenirs, les yeux fermés, la main gauche fixe sur le front de son ami.
Et soudain, il explosa.
Le cœur noyé par tant de larmes contenues. Il s'effondra. Refermant ses doigts sur la douce poignée de crins, la serrant dans une étreinte désespérée.
L'homme s'assit contre le cheval. Il se reposa sur l'encolure, les lèvres à quelques centimètres de ses oreilles, lui murmurant ses dernières pensées, ses dernières paroles rassurantes. Envouté, Nicholas posa sa tête sur les jambes de son ami.
Joseph, caressant le contour de ses yeux, de ses naseaux avec le bout de ses doigts. Bercés, ils s'endormirent là.
Un cheval, dans les bras d'un homme. Immobiles dans la paille, seuls dans le partage de sentiments, loin de tout. Dans leurs rêves et jusqu'aux derniers instants, ils ne faisaient plus qu'un.

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