Les reflets de l'âme.
Vaslav Nijinski se disait lié à Dieu, envouté par ses commandements, fidèle serviteur. Aussi taré que divin, le danseur polonais traversait les frontières au début du siècle dernier, enchaînant les représentations, s'attirant les foudres des conservateurs. Car Nijinski ne faisait rien comme les autres. Il était possédé, désarticulé. Génie des ballets à la détente mystique, il se réappropria la danse et composa pour l'avenir de l'art.
Bien qu'adulé majoritairement, il souffrait continuellement des critiques. Sur son lit de mort, et après trente ans de maladie mentale, Nijinski se confia à ceux qui voulurent bien l'entendre. Il révéla sa prochaine mission dans ce monde. Revenir sous forme de cheval, et achever son œuvre.
En 1967, dix-sept ans seulement après la mort de l'homme, naquit au Canada un poulain bai issu de Northern Dancer qui débutait dans le métier de reproducteur, et de Flaming Page, championne dans son pays. Envoyé sous l'entraînement irlandais de Vincent O'Brien, le poulain fut à ses débuts des plus difficiles. Mais il était précoce et lorsqu'il se décida enfin à cesser ses pitreries, il se révéla extraordinaire.
Nijinsky II, grand poulain bai aux trois chaussettes blanches et à la pelote en forme de cœur, se présenta en compétition à cinq reprises en 1969. Monté principalement par le grand Lester Piggott, il remportèrent ensemble cette année-là les Dewhurst Stakes à Newmarket. Ils avaient eu la victoire si facile que le poulain fut élu meilleur deux ans de sa génération. Il rentra à l'écurie pour se préparer à sa future carrière classique.
En 1970, Nijinsky fit son retour à la compétition dans les Gladness Stakes, en Irlande, tremplin pour les 2000 guinées anglaises qu'il remporta haut la main, prenant la tête lors de l'accélération finale pour ne plus jamais la laisser.
Effectuant un retour fracassant dans les courses d'élites, le poulain bai se retrouva grand favori du Derby d'Epsom, où il dut se mesurer à deux français de premier ordre, Stintino, invaincu, et surtout Gyr, fils de Sea Bird, estimé par son entraîneur Etienne Pollet à un tel point qu'il recula d'un année sa retraite pour s'occuper de son prodige.
La veille du grand prix, Nijinsky tomba malade. Prit de coliques, il ne put être soigné par médication. On le promena, et le miracle se produisit. Quelques heures plus tard, le poulain bai était revenu à lui. Il courut le Derby. Il le remporta même dans un canter, embarquant son jockey jusqu'au poteau. Il devançait alors ses deux opposants principaux.
Pour ne pas s'arrêter en si bon chemin, le poulain prit part au derby d'Irlande. Abandonné provisoirement par son habituel jockey Lester Piggott, qui lui préférait alors Meadowville, Nijinsky et son cavalier Liam Ward sanctionnèrent cette infidélité par trois longueurs écrasantes.
En été le poulain n'eut qu'à se présenter dans les King George. Démarrant en pleine piste, retenu jusqu'au poteau par Lester Piggott, Nijinsky remporta la course avec fouge. Se démenant derrière lui, donnant son maximum, Blakeney crut pouvoir l'approcher, lui qui avait à cœur de prouver qu'il n'était pas là par hasard, tout de même précédent vainqueur du Derby d'Epsom. Or Nijinsky en fit ce qu'il voulut.
Alors, il put partir se reposer en vue de l'Arc.
Second coup du sort, le poulain est victime de la teigne. Son poil, ses crins tombent par poignées. Impossible de le monter. Mais son propriétaire ne veut pas en rester là. Bien qu'encore touché par la maladie, les plaies cessant à peine de saigner sous la selle, on l'envoie courir le Saint Léger de Doncaster, ultime étape pour le grand sacre, celui de la triple couronne.
Nijinsky n'a pas eu la préparation optimale, il se présente sur plus long, mais il remporte la course sans forcer.
Seulement le cheval revient éprouvé. Il ne sera plus jamais le même.
Octobre 1970, à Longchamp, Nijinsky est présent pour disputer le Prix de l'Arc de Triomphe. La course visée depuis toujours. Le point final d'une carrière extraordinaire.
Dans le championnat du pur-sang, Nijinsky ne pourra rien faire face au tenace Sassafras, lauréat du derby français.
Il aura beau refaire toute la ligne droite, se donnant comme jamais, s'étirant à son maximum, il était trop tard : le poulain de François Mathet monté par Yves Saint-Martin avait prit de l'avance. Monté trop en arrière, collant au train celui qu'il pensait être son principal rival, Gyr, il fut pris au piège lorsque le fils de Sea Bird lâcha pied. Devant, Sassafras avait été monté plus offensif. Le fils de Northern Dancer le rejoignit, semblant même le dépasser. Mais lorsque le poulain français redonna un coup de rein, il brisa également le cœur de l'imperturbable Nijinsky qui pencha vers la sortie, accablé, inconsolable.
Pour sa dernière sortie, le poulain termina deuxième de Lorenzaccio dans les Champion Stakes et se retira au haras.
Nijinsky se révéla excellent reproducteur. En 1991, se sentant sur la fin, il transmit son âme au creux des reins de la poulinière Snow Bride. Il s'éteignit quelques mois plus tard.
En 1994 fit apparition dans les programmes de course le poulain alezan fils de Nijinsky, Lammtarra.
Lauréat dès sa première sortie d'une Listed, Lammtarra se montrait déjà comme le nouveau génie.
L'assassinat de son entraîneur Alex Scott, qui avait très vite décelé son potentiel, l'obligea à partir se reposer sous le soleil de Dubaï où il tomba gravement malade et échappa miraculeusement à la mort.
La santé fragile, Lammtarra ne put refaire son apparition que dix mois plus tard, dans le difficile Derby d'Epsom remporté par son père. Il fut encore plus incroyable que celui-ci, remportant la course dans une chevauchée fantastique, sortant du gouffre des enfers pour venir prendre la mesure sur ses concurrents. Il battait alors le record de Mahmoud, pourtant bien ficelé au Derby depuis 1936.
Lammtarra continue son parcours. Il se présente à son tour dans les King George. Il le gagne de peu : dans le dernier tournant, le poulain fut bousculé, se relançant sur ses appuis. Déchaîné, dur, il remonta les chevaux de tête, les mesura du regard, et les laissa se mener bataille, une longueur devant.
Mené par le virtuose Lanfranco Dettori, Lammtarra entre invaincu dans les stalles de départ du Prix de l'Arc de Triomphe 1995. Monté très près de la tête, le poulain calque sa course, ainsi que son démarrage précoce, sur celle de Sassafras. À l'entrée de la ligne droite, Lammtarra avait rejoint le leader et se lançait à l'assaut du poteau sacré. Attaqué durement, il résistait à tout, invincible.
Lammtarra passa le poteau du Prix de l'Arc de Triomphe 1995 en vainqueur. Il se retira du monde de la compétition aussitôt. Avec lui, il avait vengé son père et accompli la destiné du danseur polonais.
Vaslav Nijinski avait souffert de l'incompréhension de son public. Avec le légendaire Nijinsky II, il avait conquis le cœur du monde passionné, avec Lammtarra il avait achevé son œuvre, se retirant sur un virtuose pas de danse dans le plus grand ballet du monde.