L'un vient quand l'autre s'en va.
Tandis que l'un humait le ciel, le cœur serré, l’œil perdu dans les souvenirs, l'autre fixait l'horizon d'un air concerné. Déterminé.
Une caresse au passage. Ils ont beau se cacher derrière leurs sourires, je les sens si triste ! Pourtant je suis là, pimpant, joueur. Je vais bien, je vous dis !
Tiens, il y en a du monde aujourd'hui ! Un à un, ils s'approchent de moi pour me saluer. Ils ont le cœur nostalgique, tiraillé et pourtant si lumineux. Mon ami me met la bride, je le suis en dehors du boxe. On m'arrête au fond de la cour et tout le monde m'entoure, comme pour me réchauffer. Ils rigolent, me flattent.
Et puis il y eu un crépitement.
Et j'ai compris.
Les flashs des photographes, je les connais. Je m'en amuse même. Mais pas ceux-là. Ils me font peur.
Un jour, mon ami Denman reçut le même cérémonial. Et il disparut peu de temps après, laissant son box vide et froid. Serait-ce mon tour ? Vais-je devoir quitter tous mes amis ?
Il me semble que oui. Je baisse la tête, étourdi.
Je repense à toutes mes aventures.
Mes premières courses, mes premières victoires.
Mon arrivée ici, chez le patron. Mes amis Denman et Neptune. Mon Clifford, mon meilleur soutien.
La foule heureuse. La sueur, la douleur, le bonheur. Tout me parait si lointain maintenant.
On me remet au chaud. Je sors la tête de mon boxe. Le patron est près de moi. Il parle, il pointe du doigt la gravure de chacunes de mes grandes victoires.
Seize groupes 1. Je me souviens de tout. La plus belle, mes derniers King George. Les cris me perçaient les tympans. C'était la course de ma vie. Elle avait été dure, Long Run m'avait paru si jeune, si fort. Lorsque je sentais mes muscles se contracter, me brûler, je repensais au passé, à toutes mes envolées, à tous mes exploits. Ce jour-là, ça m'avait donné des ailes. Et Long Run avait dû se retirer.
La dernière fois que je suis allé courir, je n'ai pas pu tenir. J'étais arrivé au bout de moi-même. Mon corps ne flottait plus au dessus des obstacles, je me suis trouvé vieilli. J'ai alors laissé ma place aux jeunes, sans regrets.
L'écurie se vida peu à peu. Clifford pénétra dans mon boxe, s'assit dans le foin et m'appela. Je tendis l'encolure. Il me retira quelques brins de mon toupet, me caressa longuement le chanfrein. Je fermais les yeux, apaisé.
À quelques lieux de là, Mid Dancer se préparait.
Le gros nounours à l’œil sucré observait ses congénères rentrer de leur galop quotidien. Il avait repris le travail que depuis peu de temps, et en douceur. Il savait sa carrière derrière lui. Mais il le prenait bien, plus que bien même. Il avait décidé lui-même de sa sortie. À bientôt douze ans, il était brave. Il le savait, il ne lui restait plus beaucoup de temps. Déjà sa course se profilait à l'horizon. Le Grand Steeple Chase de Paris. Sa dernière mission. Sa dernière bataille. Pour devenir éternel. Pour être le seul.
Il se sentait plein de vie. Prêt à tout.
Il ne lui restait qu'à patienter.
Il se retourna vers son ami, Sylvain, qui s'approchait de lui, la selle sous le bras. Il était tout sourire, heureux de retrouver son champion. Mid Dancer l'accueillit sur son dos, partit sur la piste. Ils marchèrent ensemble quelques tours. Galopèrent doucement.
Sylvain mit pied à terre. Mid le regarda dans les yeux.
Ils le savaient. À eux-deux, le 19 mai, ils seront invincibles.