Deep Impact.
Le premier octobre 2006, j'étais là, dans les tribunes bondées de Longchamp, entourée de milliers de japonais hystériques. Ils avaient tous fait le voyage depuis le Japon pour vivre le plus beau jour de leur vie : voir Deep Impact remporter le prix de l'Arc de Triomphe. Ce petit cheval bai foncé, je ne l'ai même pas remarqué ce jour-là : mon cœur était entièrement voué au tenant du titre, au cheval qui me faisait vibrer, Hurricane Run.
Je me souviens d'un hippodrome envahi de petits drapeaux rouges et blancs agités fièrement au dessus des têtes, de spectateurs heureux, festifs, amoureux. J'étais loin de saisir alors l'importance de cet Arc pour toutes ces personnes, et j'avoue m'être un peu réjouit de les voir aussi déçu à l'issu de cette course. Maintenant, je comprends. Deep Impact était un crack comme on en voit que trop rarement. Un grand, très grand champion.
Des chevaux japonais, on ne connait presque rien. Ils sont le plus souvent issu de l'exportation de nos propres champions européens, Deep Impact ne faisant pas exception. Sa mère, Wind in Her Hair, s'est imposée dans le germanique prix Aral-Pokal, groupe 1 après ses accessits de groupes dont une deuxième place dans les Oaks d'Epsom. Son père, Sunday Silence, étalon à la semence légendaire, fut lauréat du Kentucky Derby, des Preakness Stakes et de bien d'autres illustres compétitions américaines.
Le peuple japonais vit les courses avec une frénésie sans pareil. Comparable aux anglais dans les meetings, aux australiens le jour de la Melbourne, aux américains lors de la triple couronne, mais certainement pas aux français, malheureusement. Un hippodrome rempli au Japon, ça se conte en centaines de milliers. Rien à voir donc avec l’affluence parisienne, même le jour de l'Arc. Hommes et Femmes brandissent banderoles, drapeaux, peluches à l'effigie de leur cheval fétiche, sont vêtus de leur casaque préférée, s'époumonent à chaque apparition de crack.
Souffrants de rester malgré tout injustement dans l’anonymat des courses mondiales, les japonais rêvent depuis longtemps maintenant d'apporter leur nom au palmarès du prix de l'Arc de Triomphe, la plus grande course du monde.
En 1999, c'est la furie. El Condor Pasa est loin devant ! Mais Montjeu le rattrapera au poteau.
En 2006, Deep Impact est un nouvel espoir. Montjeu ne court plus évidemment, mais son fils Hurricane Run a remporté l'édition de l'année précédente et remet son titre en jeu. On espère une revanche.
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Deep Impact, la fusée Lambda. Partie 1.
Toisant à peine le mètre soixante, Deep Impact n'est pas impressionnant de par sa taille, mais par sa morphologie d'athlète. Il est compact, les muscles saillants, le poitrail éclaté, l'encolure courte. Un véritable rouleau compresseur. D'un bai presque noir, seules trois petites balzanes et une pelote effacée sur son chanfrein diffèrent de sa couleur.
Deep Impact est apparu sur les pistes pour la toute première fois le dix-neuf décembre 2004 à Hanshin dans une course réservée aux débutants de deux ans sur 2000 m. Ce jour-là, le joli poulain fit impression. Son jockey, le meilleur du pays, Yutaka Také, n'en revient pas. Après avoir patienté au centre du peloton, Deep Impact se lance dans le dernier tournant. Il n'a pas reçu la moindre sollicitation de son jockey. Il prend les extérieurs, rejoint les deux leaders en troisième épaisseur, s'équilibre et s'allonge, uniquement poussé aux bras. Un changement de jambe dévastateur : il rallie le poteau les oreilles pointées, l'air de rien, inconscient de son talent, avec quatre longueurs d'avance.
Il revient un mois plus tard. Alors juste âgé de trois ans, il est partant dans une préparatoire à la triple couronne japonaise : Les Wakagoma Stakes à Kyoto. Les stalles s'ouvrent, les chevaux fusent en dehors. Mais pas lui. Deep Impact court en arrière position, c'est ce qui le caractérise. Parti doucement, il commence à remonter progressivement dans la ligne droite d'en face. Loin devant, deux chevaux se sont battus en duel, ils se font rattraper. Calme, posé sur la main de son jockey, il déborde le peloton en faisant les extérieurs. Une fois le dernier tournant effacé, la longue ligne droite finale se présente à lui. Trois chevaux le devancent encore. Deep Impact se cadence, s'appuie sur le mors, la tête, le corps légèrement penché sur sa droite. Il s'affaisse, parait encore plus petit, rassemble ses forces et se lance. Il rejoint tranquillement ses derniers concurrents. Soudainement, il change de jambe. Et c'est l'envolée. Un rush éblouissant. Ses adversaires semblent s'arrêter. Il va tout simplement beaucoup plus vite que les autres. Il s'impose de cinq longueurs, parcourant en temps record les six-cent derniers mètres : 33.6 secondes. Incroyable !
Place dorénavant aux courses de groupe ! Deep Impact remporte d'un nez le groupe 2 Hochi Hai Yayoi Sho Stakes. Il est prêt pour la triple couronne.
Première étape, le Satsuki Sho à Nakayama, sur 2000 m. Comme à son habitude, il s'élance doucement, loin de la cohue du peloton. Puis il les remonte tous, un à un, loin de la corde, loin des frottements. Il remporte l'équivalent des 2000 Guinées de deux longueurs et demi devant Six Sense.
Seconde étape, le derby japonais, le Tokyo Yushun sur la distance classique. Pour la première fois, Deep Impact s'énerve. Il veut y aller, la distance plus longue le déstabilise. Il tire, se bat avec son jockey. Rien y fait, Yutaka Také ne le laisse pas faire. Il se calme enfin. Dernier tournant, le peloton s'étale de plus en plus. Il doit virer en septième épaisseur. Droit, au centre de la piste, il se cadence, mais tarde. Son jockey le caresse de sa cravache. S'en suit une incroyable course poursuite : il n'est pas seul devant, un concurrent s'est lui aussi détaché et, appuyé sur la corde, se démène autant que lui. Et puis Deep Impact enclenche la vitesse supérieure, celle qui fait de lui un cheval extraordinaire, quand il ne semble plus poser ses sabots sur la piste ; le pégase est lancé ! Irrésistible, il prend à son plus proche poursuivant cinq longueurs.
Enfin, le vingt-trois octobre, c'est le Kikuka Sho.
Cette course lui permettrait de rejoindre ces quelques illustres champions d’antan, détenteurs de la triple couronne : de St Lite en 1941 à Narita Brian en 1994. Ils ne sont que cinq à l'avoir fait.
Afin de s'y préparer, Deep Impact a fait sa rentrée un mois plus tôt dans le groupe 2 Kobe Shimbun Hai St Leger Trial, il l'a remporté de deux longueurs et demi.
Trois-mille mètres ! Un marathon. Complétement perturbé par le rythme de la course, Deep Impact s'énerve à nouveau. Yutaka n'arrive pas à le détendre, il est pendu aux rênes, inefficace pendant des centaines de mètres. Et puis une clameur énorme s'élève des tribunes : le petit cheval apparait sur l'écran géant, et il ne tire plus ! Il commence alors sa légendaire progression dans le dernier tournant et refait toute la ligne droite. Soutenu par les cris de la foule délirante, il s'appuie sur sa jambe gauche, s'isole et s'impose de deux longueurs devant Admire Japan. Le peuple est en émoi, les programmes s'envolent par milliers, l'instant est historique, Deep Impact est irréel !