La confrérie des battus.
Lorsque le vieux Walter entra abasourdi dans les locaux du Racing Post, trainant sa jambe gauche, l’œil fuyant, affirmant ses fables habituelles, il fut reconduit à la sortie sans la moindre considération. En effet, Walter avait élu domicile dans les tribunes de l'hippodrome d'Ascot depuis de nombreuses années, la bouteille l'avait rongé irrémédiablement et il n'avait clairement plus toute sa tête. Lorsqu'il déclara avoir assisté à une réunion privée entre chevaux, les journalistes s'en amusèrent, mais il n'en était pas à sa première histoire farfelue et il dû repartir sans avoir pu dévoiler ses secrets. Ce jour-là cependant, John, un jeune reporter, s’intéressa à lui. Il l'accompagna jusqu'au champ de course. Ils s'assirent dans les gradins, seuls. Rassuré par l'attitude du journaliste, il se lança dans les confidences.
Ce qu'il affirmait était surréaliste. Mais John l'écouta jusqu'au bout. Walter était fou, mais il était avant tout un fin connaisseur des courses hippiques. Son savoir était respecté de tous. Ses inventions un peu moins.
John se prit d'affection pour le vieil homme. Lorsque celui-ci lui donna rendez-vous sur le toit de l'édifice le soir même à vingt-trois heures précises, afin de prouver ses dires, il accepta.
Dix minutes avant l'heure fixée, John fit son apparition. Comme convenu, il était entièrement vêtu de noir. Il marcha prudemment jusqu'au bord du toit. Walter y était déjà assis, scrutant dans ses jumelles la piste qui s'assombrissait de minutes en minutes. Il était immobile, presque invisible. Il se posa à côté de lui et le regarda. A l'heure dite, Walter tressaillit. De sombres masses apparaissaient tout au fond de l'hippodrome. John saisit à son tour ses jumelles. Il put clairement y voir un ballet de chevaux magnifiques qui s'avançaient dans l'ombre, silencieux. Pendant dix bonnes minutes, de nombreux équidés fusèrent de toute part. Ils se rassemblaient. John fut prit d'un frisson. Il reconnut l'un d'eux. Il avait sur le chanfrein une tâche blanche semblable à un poing fermé s'écoulant jusqu'aux naseaux, s'achevant par une petite trace rose. Dream Ahead. Bientôt il parvint à tous les identifier. Il crut devenir fou. Le tombeur de Goldikova était entouré de Candford Cliffs, de Excelebration, de Saint Nicholas Abbey, et de français tels Planteur, Immortal Verse et Cirrus des Aigles.
Walter sourit. Il se tourna vers le jeune homme et lui fit signe de le suivre. John avait le cœur emballé, les jambes tremblotantes. Ils descendirent les gradins et s'avancèrent sur la piste. Walter prit soin de marcher constamment contre le vent. Ils ne devaient pas être repérés. A vingt mètres de l'attroupement, ils s'allongèrent sur la pelouse. Les chevaux formaient un cercle. Ils étaient calmes, mais émettaient continuellement des râles, des hennissements. John regarda le vieil homme qui écoutait les chevaux. Celui-ci se pencha alors vers lui et lui murmura :
" - Aujourd'hui, ils ont convié le petit frenchy. Ils ne le pensent pas capable de le battre. Mais ils veulent mettre toutes les chances de leur côté.
John écarquilla les yeux.
- Frankel bon Dieu ! C'est leur dernière opportunité !"
John ne chercha même pas à comprendre. Il n'arrivait déjà pas à comprendre ce qu'il voyait, imaginer que le vieil homme savait parler cheval était au dessus de ses capacités.
Walter continua :
" - La semaine dernière, ils ont fait la synthèse de toutes les tactiques entreprises contre le maître. Ils sont dans une impasse. Prendre son dos ne sert à rien. Ils disent que son regard est démoniaque, qu'il est impossible de le suivre.
- Ils le détestent ? Demanda John.
- Bien sûr que non. Ils le respectent, il est encore plus adulé chez les équidés que chez les humains. Mais chacun rêve de marquer l'histoire. Chacun nourrit l'espoir d'être le prochain Upset, d'être celui qui a battu le maître.
John demanda pourquoi ils avaient jeté leur dévolu sur Cirrus des Aigles.
- C'est un rapace. Courageux en diable. Sur de lui. Frankel ne l'impressionnera pas. Il a l'avantage de ne l'avoir encore jamais rencontré.
- Ce ne sera pas suffisant.
- Je pense comme vous. Mais ils croient en Cirrus. C'est leur dernier espoir. Cirrus a construit son palmarès uniquement par le courage. Pendant les Champion Stakes, il devra regarder Frankel dans les yeux, sans faillir. Il devra le déstabiliser. Le faire douter. C'est la seule solution."
Walter s'interrompit. Les chevaux avaient repris le mouvement. Bien vite, ils avaient tous disparu et la piste fut déserte de nouveau.
" - Prochaine et ultime réunion dans un mois."
Walter et John restèrent allongés encore quelques temps puis se séparèrent dans la nuit noire.