Gladiateur, vilain prodige.
Elle avait beau tordre la croupe, hennir de sa plus belle voix, rien n'y faisait. Le Monarque se refusait à elle. C'est qu'il était exigeant ce Monarque, n'acceptant que les femmes dignes de son rang ! Il avait déjà élu sa reine. Liouba. Et il n'en démordait pas, fou d'elle et de ses courbes.
Mais le comte Lagrange n'en avait que faire de ses caprices.
Abusant des minutes, laissant le désir pour sa belle s'installer, la passion s'enflammer, il profita de l'état d'ivresse de l'animal pour le duper. Les yeux bandés, Monarque ne se rendit compte de rien et saisit la croupe de la repoussante Miss Gladiator, lui offrant alors le meilleur de lui-même.
Le plus grand cheval que la France ait porté résulte donc d'une abominable tromperie, d'une étreinte involontaire.
Miss Gladiator donna naissance en 1862 d'un poulain bai. Bien vite, Gladiateur s'imposa parmi ses camarades de jeu, les dépassant d'une tête. Bagarreur, c'est dans sa période insouciante qu'il se fragilisa un boulet antérieur, signé d'une belle cicatrice.
A l'âge de deux ans, Gladiateur toisait le mètre soixante-dix. Il était immense, mais il était parfait. Le comte Lagrange, amoureux de son poulain, le garda précieusement, lui permettant de se développer naturellement. Ce n'est qu'en l'automne 1864 que Gladiateur découvrit un champ de course. Résidant en Angleterre, il débuta dans les Clearwell Stakes sur l'hippodrome de Newmarket. L'opposition étant des plus médiocres, il s'imposa sûrement. Mais ses deux sorties suivantes ne furent pas convaincantes : une troisième place partagée avec Longdown dans les Prendergast Stakes et non placé dans les Criterion Stakes.
De retour à trois ans sous l'entraînement du renommé Tom Jennings, Gladiateur est un monstre. Il explose la piste de ses foulées puissantes jours après jours, dans l'anonymat le plus total.
Bien que ce fut contraire à son époque, le comte refusait de le montrer au public, maintenant son prodige dans l'obscurité.
Le matin, Gladiateur était imbattable. Les champions de l'écurie étaient incapables de le suivre, y compris la très grande Fille de l'Air, aînée d'un an, qui avait vaincu les anglais sur leurs terres dans des Oaks retentissantes.
Malgré toutes ces précautions, on rapporte tout de même l'issue de deux entraînements secrets. Portant 57 kg, Gladiateur gagna arrêté un galop de 1600 m, devançant une Fille de l'Air en très grande forme ainsi que Argences, favori du Jockey-Club. Dix jours plus tard, c'était au tour de Le Mandarin, pourtant allégé de douze kilos, de subir son autorité.
Le Mandarin, propriété du comte, était le seul cheval qui était capable de suivre le train de Gladiateur. Mais à sa simple vue, il tremblait de tout son long, suant à l'agonie.
Fin avril Gladiateur se présenta, pour sa rentrée, dans les 2000 guinées où il était côté à 12/1.
Ce jour-là, celui que l'on considérait comme indigne à la course, rabaissé au rang de vilain cheval de cocher, devint en quelques foulées l'un des plus admirables modèles de pur-sang de tous les temps.
Bien que devançant Archimedes de seulement une encolure, suivit à la croupe de Liddington, de Zamhesi et de Bedminster, il avait fait preuve d'une extrême supériorité, remontant ses adversaires un à un.
Meurtris par l'affront français orchestré par le comte avec Fille de l'Air, la victoire de Gladiateur réveilla la mauvaise humeur des anglais. Ils suspecteront le poulain, le pensant plus âgé d'un an.
Mais le peuple anglais, passionné par le cheval étranger, le porta favori du Derby disputé à Epsom.
Monté par H. Grimshaw, il affrontait alors vingt-neuf concurrents.
Dans les deux cents derniers mètres, le poulain français était encore retenu dans la masse, laissant Elham et Christtnas Carol, cinquante mètres devant lui, se disputer le terrain botte à botte sous les cris de la foule. Mais Gladiateur put enfin engager sa grande carcasse dans la bataille, et son accélération fut stupéfiante, tuant les cris des spectateurs. En quelques foulées, Gladiateur rattrapa son retard et passa le poteau avec deux luxueuses longueurs d'avance, devenant le premier cheval étranger à remporter la plus illustre des courses mondiales.
Les deux pays tombèrent en furie. On fêta le cheval comme jamais. Des deux côtés de la Manche, la presse ne parlait plus que de lui, les femmes s'arrachaient les ombrelles bleues et rouges et les hommes s’apprêtaient de leur nouveau chapeau aux couleurs de la casaque.
Les français s'impatientèrent de voir enfin sur leur sol celui que l'on surnommait déjà « le vengeur de Waterloo ». Il fit déplacer cent cinquante mille admirateurs à Longchamp pour ses premiers pas à Paris pour tenter de remporter le Grand Prix.
Se méfiant du tracé qu'il ne maîtrisait pas, son jockey le plaça à l'arrière-garde, laissant Vertugadin et Tourmalet se disputer loin devant. Le peuple trembla pour lui. En trois foulées il régla l'opposition.
S'en suivit la plus grande ovation connue à Longchamp. Le cheval fut victime de l'engouement de la foule, acclamé de tous. Les louanges fusaient de toute part, la presse le décrivait comme incroyablement grand, puissant, écrasant. Il était le seigneur de tous les pur-sangs, reconnaissable parmi des milliers.
La semaine qui suivit fut tout aussi retentissante et le poulain ne put retrouver le calme de l'entraînement qu'une fois de retour dans son pays d'adoption.
De retour à la compétition britannique, il s'imposa de quarante longueurs à Goodwood, puis, tout aussi facilement, remporta les Bentick Mémorial Stakes et le Saint-Léger de Doncaster. Il devint alors le seul et unique vainqueur de la triple couronne, également lauréat du Grand Prix.
Il continua sa campagne en s'imposant dans le Grand Prix du Prince Impérial, aujourd'hui renommé Prix Royal-Oak, et dans le Derby de Newmarket.
Sa dernière course en 1865 fut soldée par un échec. Gladiateur devait porter 62 kg 1/2 dans le Cambridgeshire, sur un sol profond. Il ne put refaire son handicap, son jockey posant les mains dès la ligne droite.
De retour à quatre ans, il remporta ses six courses disputées.
Les Derby Trial Stakes, les Claret Stakes, le Grand Prix de l'Impératrice, la Coupe, l'Ascot Gold Cup dans un canter et le Grand Prix de l'Empereur renommé dorénavant Prix Gladiateur.
Suite à cette ultime victoire, Gladiateur se retire de la compétition, son boulet se faisant trop fragile.
Surnommé l'Eclipse moderne, la comparaison entre ces deux légendes du turf s'avérant évidente, il ne fut cependant que l'ombre de son aîné au haras, mourant à 14 ans sans descendance notable.
Aujourd'hui est plantée fermement dans l'enceinte de Longchamp la statue fidèle de Gladiateur.
Lorsqu'un vainqueur du Derby s'impose dans le Prix de l'Arc de triomphe, les anglais grimpent par dizaines sur la représentation du cheval, chevauchant celui qui avait attenté à leur suprématie.