Shergar
" - Gare la voiture. Le cheval est en train de tout défoncer à l'arrière."
Le conducteur s'exécuta.
Il faisait nuit noire. Le van pénétra dans un sentier forestier et disparu, avalé par la sombre masse végétale. Une plainte répétée se manifesta alors, rompant l'apaisement du lieu. Les portes claquèrent. Deux hommes cagoulés se dirigèrent vers l'arrière du véhicule, habillés de noir, arme à la main. Les cris se faisaient de plus en plus audibles, la remorque chancelait, l'animal était hors de lui. Le premier homme ouvrit les portes. Le cheval était planté face à eux, ruisselant de sueur, tremblant de tout son corps. La crinière plaquée sur l'encolure, le toupet sur le chanfrein, atténuant légèrement le début d'une large liste blanche, le cheval soufflait bruyamment, à un rythme saccadé. Un homme se terrait dans un coin, apeuré, la main en sang.
"- Il m'a bouffé ce taré ! Sortez-le de là, que je lui en colle une."
Le deuxième homme s'avança franchement et saisit la longe. L'animal fut tiré hors du van. Un faible rayon lunaire s’engouffrât parmi les feuilles, laissant paraître dans l'obscurité l'athlétique étalon, les flancs agités, le regard livide. Il tressaillait. Les reflets de la lune sur sa robe trempée donnaient à la vue un magnifique bai-brun. Le cheval était d'une beauté incroyable.
"- Tiens-le."
L'homme blessé saisit la longe et le fouetta par son extrémité. Les deux hommes riaient. L'animal perdit toute lucidité. Il s'arracha de ses mains et s'élança sur son bourreau. Celui-ci lui affligea un coup musclé sur les naseaux et le cheval tomba en arrière, percutant un antérieur sur le véhicule. Il se releva sur trois jambes.
"- On est foutu les gars, le canasson ne nous servira plus dans cet état. Met lui une balle entre les deux yeux."
Le conducteur pointa son arme. Et tira.
Shergar s'effondra sur le sol. Mort.
Le lendemain, Shergar monopolisait encore la presse. Les négociations avaient échoué. L'avenir du cheval était plus qu'incertain. Plus qu'un combat de fortunes, c'était le cheval lui-même qui attristait les gens. Shergar était une star sur le sol irlandais. Un cheval de course incroyable. Peut-être le meilleur depuis Seabird, peut-être même meilleur que Seabird. Sa défaite dans le St. Léger avait été aussi surprenante que le style imposé lors de ses victoires. Il avait réalisé toute la ligne droite sans le moindre espoir de force, les membres chancelants, l'air désespéré à la vue de ses camarades qui non seulement ne l'épaulaient pas, mais qui surtout le ridiculisaient, onze longueurs devant lui.
Malgré cet échec inexplicable, Shergar restait dans le cœur de chacun comme l'auteur du plus extraordinaire Derby d'Epsom. Ce jour-là, il avait contrôlé la course, il avait été impérial, imperturbable. C'est à se demander s'il avait conscience de ses concurrents, tellement il les ignora, tellement il les écrasa. Impatient de faire éclater sa fougue, il était parti le premier. En quelques foulées, il avait prit deux longueurs. Si facilement que ses concurrents les plus faibles abandonnèrent aussitôt, et ceux qui avaient une estime élevée d'eux-même ravalèrent bien vite leur ego. Shergar fut sans pitié. A lui seul il faisait le spectacle. Il passa le poteau, l'air de rien, avec dix longueurs d'avance.
Le cheval était irréel. Il remporta par la suite l'Irish Derby et les King George, avec la même supériorité, d'un flegme souverain. Éreintant même les plus aguerris.
Shergar fut enlevé parce qu'il était le meilleur. Et parce qu'il valait des millions. Il fut assassiné à cause de son obsession de la domination.