Je suis arrivée dans les courses en 2005. Je montais des poneys, j'étais une môme, et un beau jour, les pur-sang m'ont attrapée. Passionnée, dès l'aube de cette seconde qui allait changer toute ma vie. Le premier champion, celui qui est resté longtemps LE SEUL, l'unique, « Harry » comme on l'appelait. Lui aussi, il savait y faire avec la magie. Pensionnaire de l'école Fabre, il était le premier de la classe. Et il ensorcelait. Un vrai petit sorcier, je vous promets. J'en ai été victime, immédiatement. Je soupçonne l'emprise d'un philtre d'amour... Mais observe que dix ans plus tard, il n'y a jamais eu de retour à la normale. Prisonnière à jamais. Mais moi, j'adore ma prison. J'adore ma passion.
Un certain second dimanche de mai, une semaine seulement après mon « coup de foudre Ainebe Crocus », je faisais la rencontre d'un Champion. Le Prix Hocquart à Longchamp. Mes yeux ne se sont jamais autant ouverts, mon cœur n'a jamais autant chancelé... Que ce jour-là. Une bête sombre, athlétique, au museau arabe, au regard de guerre. Qui frappait le sol, si doucement ! La rage dans la bouche, le mors qui s'excite, mais des battues si gracieuses. Il était là, collé aux copains. Les sabots fendant l'air, l'herbe coupée nette. Les reines flottaient déjà contre les encolures, les jockeys forçaient les accélérations. Les cravaches claquaient. C'était le moment. Lui, il était là, collé aux copains. La foulée douce, le mors fondu. Il voulait y aller, mais il attendait l'ordre. Il tendait les reines, écumait son impatience. Et puis... il se mit à glisser. Des foulées toutes en caresses. Le fer tutoyait amoureusement le sol, mais leur étreinte fougueuse ne tenait jamais plus d'un instant. Il avait les foulées libres d'un poulain victime de son génie. Passant d'une jambe à une autre, pour se laisser porter encore plus. Quand Christophe décramponna sa bouche, Harry s'élançait. Sur la piste de Longchamp, calme d'ordinaire, se formait, en un claquement, non moins qu'un ouragan. Frôlant les flancs, déroutant les poulains à la peine, la tornade avait délicatement sillonné la pelouse, pour disparaître aussi vite quelques mètres plus loin. Il volait. Harry, il volait. Avec grâce. Aussi roulant qu'une panthère. Avec féminité, et insouciance.
Ce jour-là, j'ai compris ce qu'était un Champion. Un vrai. Car Harry, c'était un vrai.
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