Enfin ! Enfin, je vais pouvoir t'admirer de mes yeux, ma belle Deauville ! Enfin, je vais apprécier ta plage, ta pelouse, et l'effort de tes pousses juvéniles. Enfin, je vais au berceau de la race, à la naissance de l'espoir dit Pur-sang. Je marcherai le long des souvenirs de Maman, et lui en offrirai tout autant.
Mon histoire avec Deauville débute en 1978, à l'aube de l'adolescence maternelle. Chaque été au mois d'août, ma mère s'y rendait en vacances. Chaque été, jusqu'à ses dix-huit ans en 1983. Passionnée des chevaux, elle ne pouvait manquer l’événement. Jeune gamine de treize ans lors de la première rencontre avec ce bijou de mémoire, elle avait été impressionnée par la grandeur des édifices, par l'omniprésence du luxe, par la douceur de cette chaleur passionnée. Feuilletant les magazines de tiercé depuis quelques années, découvrant les courses à travers un ticket de pari-mutuel, elle n'avait encore jamais rencontré ces illustres personnages qui composaient alors notre paysage sportif. Mais lorsque Yves Saint-Martin se promena à quelques mètres d'elle, son souffle se coupa. Cet homme à la silhouette figée entre deux pages de journaux, cet homme en couleur, en mouvement, tout en sentiment, elle l'admira aussitôt.
L'année suivante, Maman prenait son courage à deux mains, et lui adressait la parole. L'idole faisait apparaître une carte postale à son effigie, la dédicaçant en son dos. Elle lui révélait son rêve d'être jockey, il lui répondait « Si tu grandis pas, tu pourras. » Maman n'a pas grandi, mais elle ne put réaliser ses espoirs. Je l'imagine tremblante après ce court entretien. Ce fut cette année-là que Maman se rendit pour la première fois aux ventes de yearlings, se déroulant traditionnellement lors du meeting. Elle garde un grand souvenir de cet amphithéâtre bondé, de ces hommes agités, du marteau, du tableau... des chevaux. Ineffaçables de sa mémoire, des chiffres numériques rouges clignotent encore dans ses souvenirs. Quatre-cents millions d'anciens Francs. Je ne suis pas parvenue à retrouver cet achat mirobolant, supposant donc à regret que sa mémoire lui faisait défaut. Il y eut bien NO LUTE, fils de LUTHIER, acheté pour 640 000 F et lauréat du Prix Lupin l'année suivante. Il y eut le rachat de AL NASR par M. Dabaghi pour 550 000 F... Maman scruta les poulains curieux et effrayés cinq années durant. Passèrent sous ses yeux CADOUDAL, ESCALINE, L'ATTRAYANTE... Elle était présente lors de l'affaire PLAYFUL RIVER, brassant des millions, des rancœurs, des arnaques... pour un cheval que ne leur apporta sur la piste que des bribes de poussière.
Elle ne se souvient nullement du nom de ces enfants de la terre qui tournoyaient sous le feu des enchères. Elle ne sait pas qu'elle a vu sur la piste la victoire du crack miler IRISH RIVER entre les mains de Maurice Philipperon...
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