À quoi penses-tu, Ready Cash ?
D'un regard il vous saisit, vous accroche pour ne plus vous lâcher. Cette bille noire et profonde fixée dans le vent, suspendue dans les songes, retenue dans l'inconnu. Ce repli attractif, insaisissable. L'étalon est calme, presque trop doux dans ses mouvements. Entouré d'admirateurs, il s'inquiète, laisse s'échapper la nacre de ses yeux. Mais il n'en devient pas plus présent. Timide, peut-être l'est-il un peu. Parfois je le trouve perdu, l’œil tendu vers une profonde tristesse. Mais je le sens heureux, au même instant. Isolé sur la piste, il se rassure. Entouré d'amour, il retrouve la quiétude des flancs de sa mère, du moins l'imagine-t-il. Il étouffe, s'appropriant toute la pression. Son cœur s'agite, stimulant ses membres d'une insoutenable oppression. Le cheval tourne, et se délivre. Lancé pleine piste sur une centaine de mètres, l'animal étend ses jambes, les frappe au sol et les libère. Soulagé, il relâche la piste de son étreinte et se place stratégiquement, loin des à-coups de la tête, se désignant spectateur, attendant la tempête. Enfin, il se retrouve. L'encolure fixe, il épouse les tracés de ses longues foulées cadencées, et le souffle perdu parmi l'agitation, il se relaxe. Et se transforme. Franck le stimule, mais il connait déjà l'instant. D'une pression sur les guides, il se lance à l'assaut du tournant, s'enroulant autour de la concurrence qui s'agite en vain. L'étalon dessine la courbe, écœure et disparaît sur la cendrée.
J'ignore si Ready Cash franchira dimanche le poteau du Prix d'Amérique en vainqueur. Je n'en suis pas persuadée. Mais je n'ai jamais été confiante, en aucun cheval. Loin de la maitrise de l'homme, l'animal reste lui-même, et s'écoute. Je respecte cela.
Un troisième championnat n'apporterait qu'une valeur superflue à l'immense cheval qu'est Ready Cash. On pourrait lui adresser alors, enfin, et définitivement, un titre qui est déjà le sien, depuis toujours.
S'il venait à laisser sa place, il le ferait en grand roi. Et me comblerait, et me prendrait en émoi.
Photo : agence Dollar.