Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

And They're Off !!

And They're Off !!

chroniques sur les courses hippiques de tous temps.


Dans les coeurs pour l'éternité.

Publié par And They're Off sur 30 Novembre 2013, 23:40pm

Dans les coeurs pour l'éternité.

Dans les cœurs pour l'éternité.

J'essuyais sur le chiffon les dernières gouttes diluées de son sang sur mes mains, tirais le tabouret jusqu'à mon postérieur et me laissais tomber d'épuisement. Ces dernières heures avaient été intenses, ces dernières secondes douloureuses. Je regardais mes doigts tremblants, les serrais pour les contenir puis les enfouissais dans ma faible chevelure, reposant ma tête dans mes paumes, les coudes enfoncés dans les cuisses. J'étais seul dans une pièce froide et sombre, entouré de mes macabres et habituels outils de travail. Les fluides embaumaient les cloisons, les lames et les aiguilles réfléchissaient les derniers rayons prématurés de ce début d'hiver. Mon patient, les yeux clos et l'esprit envolé dans l'inconnu, gisait sur la table de pierre, le corps délicatement posé sur un doux drap de soie. Nous étions seuls, pour quelques instants encore. Je me redressais. Debout face à son visage, je caressais du regard ses traits encore si vivants et de ma main son poil chatoyant. Je parcourais son encolure massive, son épaule imposante, chatouillais du bout des doigts les lignes osseuses de son chanfrein, dissimulais mes mains sous les crins épais et rassurants. J'avais fait de mon mieux pour préserver cette infinie splendeur. Il avait beau être loin de ce monde, il resplendissait toujours d'avantage. Un ultime sursaut de lumière vint se glisser sur ses flancs, me révélant son poil d'un rouge poignant. Envouté, j'effleurais les contours de cet éclat soudain et sentait mon pouls cogner à travers lui. Je soupirais.
On frappa doucement à la porte. Son groom pénétra de quelques pas dans la pièce, le visage marqué et les yeux gonflés. Il regarda son ami étendu, et sourit. Compatissant à ma peine, il me remercia en un murmure et me demanda si l'on pouvait retirer le corps. Affirmatif, je saisis ma veste et quitta les lieux, adressant à Big Red un ultime regard. Les larmes s'écrasèrent immédiatement sur mes joues. Pudique, je pressais le pas et disparus de la bâtisse.
Les intempéries retardèrent les funérailles. Trois jours passèrent. Le 04 novembre 1947, le cheval fut enterré dans le parc de Faraway, entouré de ses proches et de deux mille américains endeuillés. Le même nombre s'était entassé autour de son corps embaumé durant trois jours, priant une dernière fois pour celui qui ferait à jamais parti de leur vie.
Un million et demi de visiteurs s'était entassé autour de son paddock durant le dernier quart de siècle. J'en faisais parti. Je l'avais même rencontré d’indénombrables fois, était voisin du centre d'élevage et de l'étalon divin. Je l'avais observé dès ses premières années de patriarche, suivant son évolution morphologique et sa permanence d'esprit. Je l'ai vu prendre de l'âge. J'ai vu son dos se creuser irrémédiablement, ses paupières s'affaissant sur ses pupilles éternellement vivantes. Je l'ai vu s'envoler dans les prairies, entouré de ses fils, l’œil veillant sur sa dynastie. J'ai scruté sa démarche années après années. Il était mon pèlerinage annuel. Je n'avais pas le cœur, aujourd'hui, de lui rendre un dernier hommage. Je l'avais déjà fait, dans son intimité. J'allumais malgré tout mon poste radio, écoutant ABC Wlap qui retransmettait pendant une demi-heure les dernières paroles de ses amis en direct. Je vibrais de nouveau avec eux, me remémorant ses envolées sur les pistes. Sa suprématie, tant sur la concurrence que dans l'élevage. Outre le drame du Sanford Memorial où le poteau survenu trop rapidement avait permis à Upset de lui ravir la victoire, il avait été invincible à vingt reprises, sans jamais puiser dans ses réserves, sans jamais montrer une once de sueur ou de fatigue. Il avait arraché les records, bondissant sur ses jambes en de longues foulées rythmées intensément. Il avait laissé un concurrent à plus de cent longueurs, et avait terminé sa carrière loin devant le mémorable Sir Barton dans un match canadien qui retentit encore à travers le nouveau siècle. Toute sa vie, Man O'War avait été un père. Le père de l'Amérique en guerre, rassurant dans sa démesure et sa noblesse. Le dieu de la race pur-sang, incarnant à jamais le seul, l'unique réel cheval touché par la grâce. En un regard plongé dans le sien, j'avais compris qu'il était le seigneur de tous les chevaux, qu'il ne connaissait ni le doute, ni la peur, ni les effets du temps. Il portait l'encolure haute et le regard lointain. Jusqu'à la fin, alors âgé de trente ans, il n'abaissa jamais la garde, ne se voutant nullement. Aujourd'hui, je l'imagine chef d'un clan sauvage, galopant en meneur, protecteur de sa progéniture.
C'est sur l'image du cheval rouge à travers les plaines vierges du paradis que j'éteignais la radio. Et retournait à mon quotidien, le cœur allégé, le sourire s'imposant.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article

Archives

Nous sommes sociaux !

Articles récents